Éducation : une boîte à outils numériques partagés à l’avenir incertain

Face à la crise sanitaire qui a plongé le monde de l’éducation, comme bien d’autres, dans un fonctionnement entièrement à distance, le ministère de l’Éducation nationale a lancé dans l’urgence une plate-forme pour réunir différents outils numériques répondant aux besoins de base. Mais ces services sont hébergés gracieusement par des entreprises privées, ce qui pose la question de leur pérennisation. 

Une boîte à outils numériques existe pour les personnels de l’éducation nationale, mais pour combien de temps ? Le lancement de la plate-forme Apps-Education fin avril n’est pas passé complètement inaperçu, bien qu’il n’ait pas fait l’objet d’une communication à grande échelle par le ministère. Ce site est né dans l’urgence de la crise sanitaire, notamment pour répondre aux attentes des enseignants du premier degré, dont l’éventail d’outils numériques est beaucoup plus limité que pour le secondaire, dans lequel les espaces numériques de travail (ENT) sont largement déployés et utilisés. 

Avec ce site, les enseignants, comme les personnels administratifs, disposent d’un accès à divers outils numériques, tous basés sur des logiciels libres : Discourse pour les forums de discussion, Jitsi pour la webconférence, Etherpad pour l’édition collaborative de textes…

Coopération entre académies

Cette première boîte à outils partagés est le fruit d’un mouvement de convergence amorcé entre les académies, initié par le projet “Services numériques partagés”, lancé en 2019 pour bâtir en deux ans une plate-forme commune à l’ensemble des agents du ministère.

Ce projet se décline donc en un premier produit – cette plate-forme d’outils numériques Apps-Education – et en un modèle organisationnel nouveau avec la “mutualisation des opérations où chaque académie est responsable d’une « brique » du projet”, font valoir les créateurs de la plate-forme. “La naissance de cette plate-forme a mobilisé de nombreux informaticiens issus de diverses académies, et ce souvent de leur propre initiative et en complément de leurs tâches habituelles”, se félicite aujourd’hui Jean-Marc Merriaux, le directeur du numérique pour l’éducation (DNE). 

C'est ainsi le pôle “Eole/logiciels libres” de l’académie de Dijon qui a construit le portail, appelé “La Boîte”, tandis que les autres académies y ont raccordé certains de leurs services. L’académie de Versailles y a par exemple intégré l’outil de partage de documents Nextcloud, tandis que l’académie du Grand Est s’est occupée de “PeerTube”, le concurrent décentralisé et libre de YouTube.

Si le catalogue de services est national, l’accès aux outils se fait néanmoins via un sous-portail (instance) propre à chaque académie. Libre à leur délégation au numérique éducatif (Dane) d’ajouter des services ou d’en masquer, si elles estiment avoir déjà déployé un outil similaire sur leur secteur.

Gratuité temporaire 

Lancement dans l’urgence oblige, la plate-fome n’est qu’à l’état de prototype et sa pérennisation est tout sauf garantie. La mise à disposition des outils dépend en effet d’un paramètre propre à la crise : l’hébergement à titre gracieux des services sur les infrastructures de deux entreprises privées, Scaleway et OVH. Les outils présents sur la plate-forme cesseront donc, pour certains, tout simplement de fonctionner lorsque les deux entreprises mettront un terme à leur opération “de secours”. “Aujourd’hui, aucune date limite n’a été fixée pour la gratuité du service”, indique Jean-Marc Merriaux. 

Cette fourniture de services à titre gracieux et temporaire pose en outre la question de la réversibilité des données. En l’état, les solutions reposant sur des infrastructures externes à l’éducation, il n’est pas garanti que tout ce qui y sera stocké pendant la crise puisse être récupéré à son terme. 

Mais face à la crise, l’impératif était de réagir au plus vite, d’où une version “bêta” assumée comme telle et un recours aux logiciels libres. “C’était le seul moyen de proposer des services rapidement” et sans contraintes contractuelles et de licences, indique le DNE. D’autant plus que le ministère disposait déjà de compétences en interne, de premières briques sur lesquelles s’appuyer, avec le pôle Eole à Dijon et avec l’initiative “Services numériques partagés” et son appel à projets lancé en novembre 2019, qui faisait déjà la part belle aux logiciels libres, afin de bâtir la plate-forme unique d’outils numériques dont Apps-Education est le prototype. 

Pertinence à confirmer 

Rien ne garantit d’ailleurs que tous les outils aujourd’hui proposés par le prototype figureront bien au catalogue de la plate-forme finale, dont la forme n’a pas non plus été décidée, plusieurs scénarios étant encore sur la table. “L’important était d’abord de se lancer, très rapidement, pour répondre aux besoins et tester les usages”, fait valoir le DNE, qui assure que si les personnels s’approprient ces nouveaux outils, les moyens suivront sans aucun doute pour les pérenniser. “La plate-forme arrive un peu tard, les enseignants ayant déjà eu le temps de trouver comment se débrouiller sans, et elle ne correspond pas vraiment à nos besoins. En revanche, il faut souligner que c’est un effort notable et inédit”, tranche à ce titre Stéphanie de Vanssay, conseillère nationale pédagogie et numérique à l'école du syndicat des enseignants de l'Unsa.

La pérennisation de la plate-forme dépend donc de son accueil par les personnels de l’éducation. Il est impossible de dire aujourd’hui si le produit rencontre le succès escompté. Pour l’heure, la DNE ne souhaite pas communiquer de chiffres sur l’utilisation ou non des logiciels par les enseignants, notamment, qui représentent l’écrasante majorité de la masse salariale du ministère.

“La plate-forme vient d’être lancée et nous n’avons pas encore communiqué largement sur son existence”, fait observer Jean-Marc Merriaux. Une communication est justement en préparation pour la faire connaître, encourager les agents à son appropriation et préparer les premiers retours d’expérience pour ajuster la trajectoire de la plate-forme dans sa forme finale.

Émile Marzolf

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