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“La vision de l’extrême droite des services publics est une vision étriquée”

Cofondateurs avec une quinzaine d’autres fonctionnaires du think tank Le Sens du service public, Léonore Belghiti et Johan Theuret pointent la “menace pour le modèle de services publics à la française” que représente la mise en œuvre d’un programme d’extrême droite pour le nouveau quinquennat. Managers territoriaux, ils sont respectivement administratrice de la ville de Paris et directeur général adjoint de la ville et métropole de Rennes.

Comment analysez-vous les résultats du premier tour de la présidentielle ? 
Johan Theuret :
Avec presque 65 % de votes contestataires, ces résultats électoraux expriment une profonde défiance et une contestation de la vie politique et sans doute du fonctionnement de nos institutions. Ils constituent une nouvelle alerte démocratique qui doit nous interroger et provoquer, au-delà du sursaut démocratique des prochains jours, une écoute et des espaces démocratiques des préoccupations citoyennes. Le Sens du service public a, pendant la campagne électorale, interpellé les candidats sur les vigilances à avoir sur les services publics. Une vigilance quant à leurs moyens pour fonctionner, vigilance quant à leur présence tant territoriale et humaine et une vigilance quant à la place laissée aux usagers et aux citoyens. Soyons honnêtes, cette campagne électorale n'a pas permis de s'intéresser à ces sujets, alors que les services publics sont le quotidien des Français.
Léonore Belghiti : Comme on pouvait s'y attendre, les résultats de ce premier tour mettent en lumière la profonde crise sociale, économique, écologique et climatique que nous traversons, et le climat de défiance inédite entre les institutions et les citoyens. Au cours des dernières années, plusieurs grands services publics emblématiques comme le travail social, la justice, la police et la gendarmerie, la santé ou l'éducation ont été frappés par des crises inédites, marquées par une dégradation du service rendu aux usagers, et à l'origine d'une perte de sens pour les professionnels engagés au quotidien au service des citoyens. Les réformes récentes, centrées sur la numérisation et le moindre rôle accordé aux fonctions de médiation et d'accompagnement, ont renforcé chez de nombreux Français un sentiment d'éloignement du service public, sentiment se transformant de plus en plus souvent en exaspération à l'égard des élus, mais aussi des agents.

La modernisation de nos services publics ne saurait se penser de manière autoritaire et verticale

En quoi le programme de l'extrême droite serait une menace "irréversible" pour notre modèle de services publics et les valeurs qui le portent, comme vous l’écrivez ? 
Johan Theuret :
Les services publics, et à travers eux les agents publics, sont les garants des valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité. L'action publique porte des valeurs de solidarité à l'égard des citoyens les plus précaires et les plus fragiles et ce, indépendamment de leurs origines. Tous les programmes politiques, à commencer par celui de Marine Le Pen, ne portent pas le respect de ces valeurs républicaines. Donc oui, un programme d'extrême droite est une menace pour le modèle des services publics à la française car il contrevient à leurs principes fondamentaux.
Léonore Belghiti : La vision de l’extrême droite des services publics est une vision étriquée, à la fois en termes de missions, de publics et de valeurs. Les prochaines années seront décisives pour préserver notre modèle de services publics forts, universels, qui sont un puissant levier de réduction des inégalités. La modernisation de nos services publics ne saurait se penser de manière autoritaire et verticale, sans s'appuyer sur les agents, le dialogue social et l'ensemble des corps intermédiaires. Et certainement pas en opérant un tri entre les habitants, selon leurs origines, pour exclure des milliers d'entre eux de nos biens communs. Par ailleurs, en cas de victoire de Marine Le Pen, les restrictions apportées aux libertés des agents publics, et la remise en cause des principes de neutralité, d'égalité et de laïcité, menaceraient le bon fonctionnement quotidien du service public.

Nous ne devons pas sous-estimer les inquiétudes de beaucoup de fonctionnaires sur leur pouvoir d'achat

La fonction publique était autrefois "de gauche". Les agents ont plus fortement voté pour l'extrême droite. Comment l'expliquer ?
Léonore Belghiti
: Les agents publics sont divers, et à l'image du reste de la société, une part importante d'entre eux a voté pour un candidat d'extrême droite. Nous ne devons pas sous-estimer les inquiétudes de beaucoup de fonctionnaires sur leur pouvoir d'achat, dans un contexte de retour de l'inflation et du gel du point d'indice depuis 5 ans. Au-delà de la question des rémunérations, cette dégradation du pouvoir d'achat est à l'origine d'un sentiment de déclassement pour les agents, elle soulève de réels problèmes d'attractivité, et pose la question de la considération portée au rôle de ceux qui font vivre le service public et la cohésion sociale.

Que faut-il décider en priorité au début du nouveau quinquennat ?
Johan Theuret :
Le début du quinquennat doit être l'occasion de redonner confiance en l'administration et aux administrations publiques. Sans faire de nombrilisme, le quinquennat qui s'achève est un quinquennat de défiance vis-à-vis de nombreux métiers publics. On songe bien sûr aux dernières polémiques sur McKinsey, mais aussi au début du mandat avec Action publique 2022 ou la volonté de supprimer à l'aveugle 120 000 fonctionnaires. La récurrence du discours politique sur la "start-up nation" qui serait transposable aux administrations abîme les services publics. Notre think tank, le Sens du service public, a par exemple beaucoup travaillé sur le sujet de dématérialisation des services publics pour alerter sur le fait que, sous couvert de simplicité et d'efficacité, on éloigne les services publics d'une partie de leurs usagers. C'est pourquoi, le début de quinquennat doit aussi être l'opportunité de redonner confiance dans les services publics. Leurs défaillances de fonctionnement, notamment leurs lourdeurs, leur recul voire leur effacement territorial, la faible place laissée à l'usager dans leur fonctionnement doivent être solutionnés. Pour autant, solutionner ces problématiques ce n'est pas faire table rase du passé ou vouloir imposer un autre modèle. Il s'agit de faire entrer de nouvelles préoccupations dans le fonctionnement des services publics, afin de les renforcer et qu'ils répondent mieux aux attentes des Français. Le début du quinquennat doit aussi clairement s'intéresser à l'exemplarité écologique des services publics. Le dernier rapport du GIEC a rappelé qu’il ne restait plus que trois ans pour prendre les mesures nécessaires pour que le dérèglement climatique ne soit pas irréversible. Les services publics vont jouer un rôle crucial pour garantir que les mesures qui vont devoir être prises en matière de transition écologique soient les plus acceptables possibles pour tous.

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