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Delphine Dulong : “Le prochain Premier ministre sera sur un strapontin jusqu’au résultat des législatives”

Professeure des universités à Paris-I, auteure de l’ouvrage Premier ministre (CNRS Éditions, 2021), Delphine Dulong estime que la personnalité nommée à la tête du gouvernement après le second tour de la présidentielle pourrait être un profil consensuel ou du centre, en attendant les résultats des législatives. Membre du centre européen de sociologie et de science politique, elle dresse le portrait-robot du Premier ministre, entre loyauté et volonté d’exister, et analyse le lien si particulier entre Élysée et Matignon.

Le choix d’un Premier ministre par le président de la République relève-t-il d’un calcul hautement tactique ?
Oui, et cela pour deux raisons un peu contradictoires. La première tient au fait que le Président partage certains pouvoirs avec le Premier ministre et qu’ils sont très dépendants l’un de l’autre. Le Président doit donc placer à ses côtés un homme ou une femme de confiance. En même temps, le Premier ministre est l’interlocuteur privilégié du groupe majoritaire à l’Assemblée nationale. Il doit aussi parfois pouvoir aller pêcher les voix au-delà. S’il s’agit d’une personnalité fidèle et loyale mais qui n’a pas d’autorité politique vis-à-vis de la majorité parlementaire ni d’expérience parlementaire, à l’image de Jean Castex, cela posera problème. Il faut donc trouver un bon compromis : une personnalité loyale, disposant d’un capital et d’une autorité politique et connaissant bien le fonctionnement du Parlement. C’était le cas de Jean-Marc Ayrault. En revanche, celui-ci n’avait pas d’expérience gouvernementale et cela lui a nui.

Désormais, c’est surtout la loyauté qui s’impose.

Quel profil faudrait-il pour mener une campagne politique telle que les législatives de juin ? 
Le Premier ministre doit mener la bataille des élections intermédiaires, en particulier les législatives. Mais depuis le passage au quinquennat, les élections présidentielle et législatives sont très liées. Les candidats aux législatives font d’ailleurs campagne au nom de la majorité présidentielle ou contre celle-ci. Le leader de la majorité est aujourd’hui davantage le président de la République que le Premier ministre, ce qui place ce dernier dans une position inconfortable. Son poids politique est moins central. De manière plus large, quand on regarde les profils des Premiers ministres depuis le début de la Cinquième République, on constate qu’ils ont évolué avec la nomination d’Alain Juppé en 1995 par Jacques Chirac. Jusqu’alors, les Premiers ministres nommés au début du mandat présidentiel avaient une forte expérience politique. Désormais, c’est surtout la loyauté qui s’impose. Celle-ci repose soit sur un long compagnonnage avec le Président, soit sur une absence d’autorité politique.

Le choix du Premier ministre dépend aussi des circonstances. Ainsi, on peut imaginer que le profil de celle ou celui qui sera nommé à l’issue du second tour de la présidentielle dépendra aussi du score, selon que la ou le vainqueur(e) l’aura emporté de manière serrée ou plus largement…
En effet, il y aura une première nomination qui peut être provisoire. Car l’avenir de la personnalité qui sera nommée ne dépend pas seulement du bon vouloir présidentiel, mais aussi du résultat des législatives. La personne nommée au lendemain du 24 avril sera donc sur un strapontin jusqu’aux résultats de ce second scrutin national. Et là, selon que le Président obtiendra une majorité relative ou absolue, ce premier choix pourra être remis en cause. Dans la période actuelle, où le fait majoritaire semble fragilisé, le Président aura sans doute intérêt à nommer une personnalité consensuelle ou du centre, capable, à l’instar d’un Michel Rocard en son temps, d’aller glaner des voix aussi bien à droite qu’à gauche. 

L’Élysée est dépendant de Matignon, qu’il le veuille ou non, car ce n’est pas une tour conçue pour piloter les politiques publiques.

Dans votre ouvrage, vous évoquez les rapports de pouvoir et de domination entre Élysée et Matignon. Sont-ils inhérents à la fonction de Premier ministre ? 
Cela semble en effet inhérent à la fonction de Premier ministre dans le fonctionnement de la Ve République. Les relations sont souvent complexes et tendues, quelle que soit la proximité entre les deux têtes de l’exécutif. Ainsi, même Michel Debré, fidèle parmi les fidèles de Charles de Gaulle, a-t-il connu quelques tensions lors de son passage à Matignon avec le Président. Cela s’explique par trois raisons. Il y a d’abord une forte interdépendance entre l’un et l’autre : l’Élysée est dépendant de Matignon, qu’il le veuille ou non, car ce n’est pas une tour conçue pour piloter les politiques publiques. Les seuls services administratifs qui lui sont rattachés sont de nature protocolaire. La deuxième raison tient aux entourages : Premier ministre comme président de la République sont les figures de proue de groupes ou réseaux politiques parfois très différents et qui ont des intérêts propres. Les entourages présidentiels et primoministériels peuvent être en compétition et peuvent avoir intérêt à mettre de l’huile sur le feu entre les deux. Les cas Pompidou-Chaban ou, plus récemment, Sarkozy-Fillon en sont un bon exemple. Enfin, les journalistes ont tendance à personnaliser la vie politique et sont très sensibles aux relations au sein du “couple” exécutif. 

Le binôme entre les deux têtes de l’Élysée et de Matignon est, pour cette raison, sous le feu constant des projecteurs médiatiques… 
C’est l’un des chapitres de mon ouvrage : les journalistes jouent un rôle très important en médiatisant la relation Président-Premier ministre et en l’enfermant dans une relation de domination. Ainsi Laurent Fabius est-il poussé à la faute et déclare : “Lui, c’est lui et moi, c’est moi” lorsque des journalistes évoquent sa relation de fidélité avec François Mitterrand et laissent entendre qu’il est un homme de paille du Président. Il est alors très jeune, au début de sa carrière politique, et sa relation quasi filiale au Président tend à le discréditer. Il faut donc qu’il s’affirme. Mais à partir du moment où il manifeste son indépendance, on va le lui reprocher parce qu’il va à l’encontre du serment de fidélité tacite qui le lie au Président. C’est donc une position très difficile à tenir, soumise à des injonctions contradictoires telles que c’est quasi impossible de ne pas s’en trouver discrédité. Celui qui s’en est le mieux tiré jusqu’à présent – pour des raisons certainement liées à la crise sanitaire – est Édouard Philippe. Les autres Premiers ministres y ont laissé beaucoup de plumes, y compris des grands leaders, qui ont hypothéqué leur avenir après leur passage à Matignon. C’est un rôle politique tellement particulier… On verra bien avec le prochain locataire de Matignon. 

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