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“Il ne peut y avoir de puissance technologique européenne sans intervention ciblée des États”

Dans une tribune pour Acteurs publics, André Loesekrug-Pietri et Charles Thibout, tous deux membres de la Joint European Disruptive Initiative*, estiment que la vision portée par Emmanuel Macron pour faire de l’Europe une puissance technologique manque d’un ingrédient essentiel : l’intervention ciblée de l’État, à travers la commande publique, pour stimuler l’émergence d’entreprises innovantes européennes.

L’innovation et le numérique sont parmi les sujets majeurs que le président de la République souhaite mettre à l’agenda de la Présidence française de l’Union européenne (PFUE), qui s’ouvre en janvier 2022 et durera jusqu’en juin. En résumé : une Europe technologiquement souveraine, créatrice d’emplois – notamment industriels – et à la pointe de l’innovation. Pour y parvenir, de nouveaux investissements européens, alliés à une stratégie industrielle adaptée, et le recours aux financements privés (“réorienter l’épargne des Européens”). Bref, “faire de l’Europe une puissance du numérique” tout en préservant nos “valeurs” et notre autonomie face aux États-Unis et à la Chine. 

L’ombre des modèles américain et chinois

L’enjeu est bien là : faut-il tout jeter des stratégies de puissance technologique des États-Unis et de la Chine ? À n’en pas douter, l’Europe se perdrait à vouloir recréer de grandes plates-formes centralisées monopolisant les données personnelles ; ou à utiliser les données de ses citoyens pour en contrôler les faits et gestes. Mais s’il s’agit de s’inspirer du modèle de développement technologique de ces États, c’est une tout autre affaire.

S’il faut souligner la volonté du chef de l’État de repenser notre modèle de croissance sous l’angle de l’innovation et, partant, d’en tirer les conséquences en termes de financements afin de raffermir le tissu industriel, n’oublions pas qu’une grande partie du problème réside dans le manque d’anticipation, de méthode et de stratégie qui gouverne l’action publique. Les États-Unis et la Chine (laquelle s’est inspirée des Américains) ont fondé leur prééminence technologique sur l’interventionnisme de leur appareil d’État. En particulier vers les technologies de rupture : pas d’IBM sans le New Deal de Franklin Roosevelt ; pas de SpaceX sans l’administration Obama ; pas de Palantir sans In-Q-Tel, le fonds d’investissement de la CIA. Quant au célèbre Siri d’Apple, au GPS et à Internet, faut-il rappeler leur naissance entre les lignes budgétaires de la Darpa** ? Certes, les fonds de capital-risque ont joué un rôle important. Mais sans l’intervention initiale de l’État, notamment en direction de la recherche fondamentale, les grandes entreprises technologiques encore en germe n’auraient sans doute jamais pu voir le jour et attirer ensuite ces investisseurs privés.

Small Business Act à l’européenne

Disons-le tout net : sans commande publique, sans soutien massif à la recherche publique, sans priorités stratégiques claires et sans changement radical dans le mode d’intervention des États, le fameux “retard” ne sera jamais rattrapé. Pis, tous les investissements consentis par les pouvoirs publics reviendront à des acteurs qui ne souhaitent pas réellement changer la donne, voire iront dans les poches de ceux que l’on cherche à défier. C’est ce que l’on voit aujourd’hui avec nombre de start-up, dont une part substantielle des capitaux se transforme en publicité ciblée chez Google, Facebook ou Amazon – leurs futurs repreneurs.

Certes, le président de la République a rappelé l’importance d’un marché unique du numérique en Europe. Il s’agit à présent de le réaliser et de ne pas simplement se réjouir des introductions au Nasdaq ou des levées de fonds mirobolantes auprès d’acteurs américains, sans quoi l’émergence de “champions” européens restera l’horizon de nos utopies collectives. À quoi s’ajoute la nécessité d’un Small Business Act continental, afin de réorienter la commande publique dont bénéficient amplement ceux-là mêmes que nous prétendons concurrencer.

Sans volonté des États de favoriser, contre les règles de la concurrence libre et non faussée et, donc, contre les traités européens, leurs entreprises nationales, il n’y a aucune raison valable de penser que des “champions” locaux émergeront et se développeront sans, tôt ou tard, passer sous pavillon américain ou chinois. L’innovation est nécessaire mais elle doit s’accompagner de la commande publique, à condition toutefois de privilégier les nouveaux acteurs, mieux à même de susciter des innovations de rupture – tout en étant extrêmement exigeant en termes de résultats. Quant à la réglementation, étendard du volontarisme européen, elle demeurera importante, certes, mais elle ne permettra en aucun cas de reprendre l’avantage.

À l’inverse, les valeurs européennes constituent une originalité qui, loin de peser sur le développement technologique européen, peut en devenir un puissant levier. En faisant de la donnée un attribut de la personnalité (et non un bien monnayable), les Européens ont jeté les fondations d’une possible marginalisation des grands acteurs technologiques américains et chinois. Depuis les révélations d’Edward Snowden, émerge, en effet, une volonté politique de pousser plus avant le modèle de souveraineté technologique de l’Europe, de faire éclore des entreprises sur les sujets d’avenir non soumises aux législations intrusives de pays tiers et, finalement, de placer le citoyen au centre de l’action publique. Les premiers jalons d’une “Europe-puissance numérique” sont posés. Charge au président de la République d’affermir cette vision, et à nous, en France et en Europe, de transformer l’essai.

* La Joint European Disruptive Initiative (Jedi) est une fondation indépendante qui veut devenir l’agence d’innovation de rupture européenne, inspirée de la célèbre Darpa américaine. André Loesekrug-Pietri en est le président et Charles Thibout, directeur de recherches sur la souveraineté numérique et les dimensions politique et géopolitique des technologies et des géants du numérique.
** La Defense Advanced Research Projects Agency (Darpa), en français Agence pour les projets de recherche avancée de défense, est une agence du département de la Défense américain, chargée de la recherche et développement des nouvelles technologies destinées à un usage militaire.

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